Succès à Versailles- Médée de Charpentier

Médée à Versailles : tout feu tout flamme

Olyrix, Par Damien Dutilleul

L’Opéra Atelier Toronto importe à l’Opéra Royal de Versailles une production de Médée de Charpentier inspirée des pratiques historiques de mise en scène, et servie par un plateau vocal enthousiaste.

C’est une production récemment créée par l’Opéra Atelier Toronto au Canada (retrouvez-en ici le compte-rendu) qui vient brûler les planches de l’Opéra Royal de Versailles pour trois dates. La Médée de Charpentier, œuvre typique du baroque français avec son attention portée au texte et à la déclamation ainsi que ses ballets, scrute les profondeurs de l’âme humaine : de tous les personnages principaux, seul Oronte reste sincère. Les autres sont des traîtres, des manipulateurs, des assassins et des menteurs : le Roi Créon complote pour éloigner la magicienne Médée afin que son mari Jason puisse épouser la Princesse Créuse. La fin, nécessairement tragique, empile les cadavres (ce que fait littéralement cette mise en scène) et purifie le royaume dans un immense incendie, effets de la vengeance de la sorcière trahie.

Comme de coutume à l’époque de Charpentier, le metteur en scène Marshall Pynkoski use de toiles peintes en fond de scène pour modeler des décors et installer des ambiances. La mise en scène, très rythmée, reste ainsi épurée, laissant le texte exprimer le drame. Les solistes exagèrent leur gestuelle dans des postures tragiques, ce qui confère aux femmes une grâce de danseuses, mais aux hommes une violence maladroite. Tandis que les premières font claquer leurs robes (magnifiques, au demeurant, et signées par Michael Legouffe) à la moindre contrariété, les seconds se frappent la poitrine dès qu’ils en ont l’occasion. Dans le même esprit de caractérisation des genres, les danseuses sont chorégraphiées de manière extrêmement classique, voire naïve parfois, tandis que les danseurs bénéficient de pas viriles de combattants. Leurs ballets constituent d’ailleurs l’une des attractions de la soirée, tant les combats sont bien réglés, dignes des meilleurs films hollywoodiens, et parfaitement synchronisés. Ainsi, les danseurs sautent, frappant leurs épées dans un unique son de métal, puis retombent en même temps, n’émettant qu’un bruit de pas. Ils reviennent quelques instants plus tard, armés de fusils factices cette fois, qu’ils déchargent en direction du public, faisant sursauter les spectateurs. Une odeur de soufre se maintient de longs instants ensuite, ainsi qu’un murmure émanant des spectateurs amusés.

Le Tafelmusik Baroque Orchestra dirigé par David Fallis, qui chante en même temps que les interprètes, façonne une matière musicale riche de sens, assurant des équilibres qui suspendent le temps et l’attention des spectateurs, qu’il casse ensuite pour exprimer un sentiment ou une menace. La grosse caisse, jouée avec des baguettes dures, produit ainsi des tonnerres tonitruants, tandis que le son chaud des flûtes s’accorde au lyrisme des violons et à la profondeur poignante des violoncelles.

Peggy Kriha-Dye interprète une Médée qui lutte autant qu’elle peut pour ne pas sombrer dans la folie meurtrière, et bénéficie en cela d’une voix idéale : la soprano au vibrato rond et souple use de sa technique pour assombrir sa voix, lui conférant ainsi une profondeur tragique. C'est également par cette technique qu'elle exprime les sanglots intérieurs du personnage. Sa prosodie est claire et chargée de sentiments. Lorsque la sorcière bascule dans la rage vengeresse et sanglante en revanche, il manque à l’interprète la puissance nécessaire pour peindre la folie de son personnage. Pourtant, son rire diabolique est absolument terrifiant, tout comme le « Infidèle ! » qu’elle crie à Jason en réponse au non moins saisissant « Barbare ! » dont ce dernier l’accuse. Colin Ainsworth crache dans ce mot unique tout le désespoir de son personnage qui vient alors de découvrir le meurtre de son amante et de ses deux enfants. Le ténor canadien fait montre d’une voix expressive au vibrato ultra-rapide et aux beaux aigus émis en voix mixte, mais il sacrifie souvent la musicalité du chant à la puissance. Son manque de précision rythmique pénalise en outre son phrasé : il aspire régulièrement des syllabes, brouillant la compréhension du texte.

Son duo final avec Créuse est magnifique : les « s » de leurs « hélas » s’enlacent dans un adieu déchirant, bien que les mille brûlures dont est censée souffrir la jeune femme empoisonnée ne paraissent pas dans son jeu. Son interprète, Mireille Asselin, dispose d’une voix très pure au vibrato délicat et d’un port de danseuse. Son jeu candide cache le machiavélisme de son personnage manipulateur.

Jesse Blumberg est un Oronte touchant et élégant, au timbre moelleux et au jeu sincère. Stephen Hegedus chante le perfide Roi Créon, descendant vers de beaux graves profonds et brillants. Son jeu rigide se traduit dans le chant par un phrasé sur-accentué et une tension dans les vocalises, à l’exception de quelques trilles résonnants et assurés. Meghan Lindsayest une Nérine à la prononciation parfaite et à la voix chantante et aérienne. Christopher Enns, Olivier Laquerre, Kevin Skelton et Karine White complètent la distribution avec dynamisme, formant de beaux ensembles. Le Chœur Marguerite Louise, enfin, montre une grande homogénéité, permettant même de comprendre le texte sans aide des surtitres. Placé à la corbeille, il offre de belles couleurs, notamment dans les pupitres aigus, qui bondissent et virevoltent avec enthousiasme. Cette production atemporelle a bien voyagé et inaugure avec succès Les fêtes royales du Versailles Festival.